Quelle prise en charge des victimes de violence conjugales en Tunisie ?

Lutter contre  la violence  de genre en Tunisie, c’est le grand combat de l’Office National de la Famille et de la Population entamé en  2006. Depuis cette date, un long chemin a été fait, en particulier  en instaurant dans le pays une stratégie  nationale de lutte  contre les violences  faites aux femmes selon une approche participative qui regroupe toutes les structures concernées par la thématique. Aujourd’hui l’ONFP passe à l’étape suivante, celle de la prise en charge des victimes. A l’occasion de la célébration de la journée internationale  de lutte contre les violences faites aux femmes, une manifestation  scientifique  a été organisée dans les locaux de l’office,  le 25 Novembre 2015, pour présenter  le projet de « création de mécanismes intersectoriels pour la prise en charge des femmes victimes de violence dans le Grand Tunis »

Le projet de création  des mécanismes pour la prise en charge des victimes de violence, a pour objectifs spécifiques de trouver les moyens nécessaires pour  la protection des femmes victimes  de violence. Pour cela  il faudrait élaborer des protocoles intersectoriels afin de garantir une prise en charge intégrale des femmes, assurer le suivi du processus de prise en charge, mettre en place un système de référence informatisé pour la collecte des données statistiques et le suivi intersectoriel.

Le cycle infernal de la violence

La violence de genre en Tunisie est un phénomène bien réel qui a été quantifié par plusieurs  enquêtes nationales. En effet les résultats  de ces dernières ont montré que 47% des femmes  de la tranche d’âge 18-64 ans  ont été victime de violence au moins une fois dans leur vie. Pour plusieurs parmi elles, la violence c’est leur quotidien ! Comment les aider à briser ce cycle de la brutalité ? C’est l’objectif de ce nouveau projet  pilote, résultat d’un partenariat entre l’ONFP et le Ministère  de la femme, de la famille et de la population, appuyé par l’ONU femmes.

Quel est le vécu de ces femmes victimes de violence ? Pour le savoir, l’analyser et en tirer les conclusions et les recommandations, l’ONFP a mené une étude   dans 3 régions du Nord Ouest, le Kef, Béja et Jendouba. L’Union Européenne par l’intermédiaire de la Fondation Cidéal a contribué à la réalisation de cette enquête.

Les résultats ont montré que la violence conjugale a augmenté depuis la révolution, comme la violence générale. Le chômage, la cherté de la vie, les facteurs environnementaux contribuent à l’exacerbation de cette violence conjugale. Mais ce qui est nouveau, c’est que les femmes en parlent plus facilement.

Le cycle de la violence s’installe pratiquement  de la même manière, avec des phases plus ou moins courtes, plus ou moins graves : phase de tension, la phase d’agression, la phase de déni, de transfert de responsabilités pendant laquelle l’agresseur cherche à se justifier et à culpabiliser sa victime, la phase de rémission, qui correspond à une période  de confusion pour la victime qui croit alors qu’un changement est possible.

Les réactions des femmes aux violences qu’elles subissent revêtent plusieurs formes : de l’acceptation au rejet, de la méfiance de l’autre au repli sur soi, de l’ambivalence à la certitude de la perte de confiance jusqu’à la dépression. L’espoir de sortir du cercle de violence est perdu.  Les premiers freins pour sortir de ce cercle : la peur du mari, la peur d’être blâmée, la honte, le manque de confiance dans le système judiciaire, l’ignorance du circuit de prise en charge sont identifiés comme raisons limitant les différents recours. Le circuit de prise en charge des femmes victimes de violences conjugales est encore semé d’embuches pour celles qui franchissent le pas.

Où aller ?

Une femme victime de violence conjugale, n’a pas toujours les moyens de s’en sortir. Sa première réaction est de se dire : où aller ?  De l’avis de ces femmes interrogées pour le besoins de l’enquête, les centres de santé ne sont pas préparés pour la prise en charge des femmes victimes de violence.

La prise en charge  par la police, selon les dires de ces femmes, est aussi problématique : « lorsque tu vas au poste de police tu te sens dévalorisée, tu n’as aucune valeur ».il y aurait une manque de sensibilisation, de formation et des conditions de travail peu propices à la prise en charge des femmes victimes de violence. Et il y a toujours, disent- elles, cette crainte de la rupture définitive du lien du mariage et la peur de l’emprisonnement du mari. L’absence de lieu dans lequel les femmes victimes de violence  peuvent se soustraire à la violence du mari, est déplorée. En effet les trois gouvernorats ne disposent pas de centres d’hébergement.

Pour conclure, les auteurs de l’étude ont  confirmé la gravité et la diversité de la violence conjugale et ses conséquences sur la vie des femmes et le bien être de la famille. L’environnement socioéconomique pèse lourdement dans la genèse et la perpétuation de la violence conjugale. La pauvreté, la précarité, l’abandon, le poids des normes sociales et le décrochage du système par rapport aux besoins des femmes sont des thèmes récurrents dans les entretiens avec les femmes victimes  de violence.

 

Samira Rekik

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